Il y a toujours (souvent) un personnage dans votre proche entourage qui tient à vous initier à ses lubies musicales, parfois c’est bénéfique, parfois non... Il y en eut un pour moi, un drôle de zig qui de bières en bières, de disques en disques, devint un compagnon d’infortune durant les sales années Lycée/Bac (se prononce "beuark"). Nos débats enflammés nous amenaient, c’est heureux, rarement à nous foutre sur la gueule, je dirai jamais. Mais concernant Virtual XI, ce fut limite.
Le personnage en question se revendiquait homosexuel, nazi et métalleux, dans cet ordre précis. [1]
Vu que physiquement, je préférais sa soeur, que ses penchants anti-juifs se bornaient au patronyme (Cohen...) du prof de maths qu’on détestait tous (sauf moi qui, grand seigneur, fit toujours la distinction entre l’homme et son horrible fonction, bien sûr...), restait sa dernière distinction lui permettant d’alimenter en disques mon faible ordinateur et je lui devais entre autres une large part de la discographie d’Iron Maiden, je lui devais donc en gros mon initiation au heavy-metal.
A l’époque, en 1998 quoi, le haut débit était encore inaccessible et les clés USB ressemblaient beaucoup à des CD, ça ralentissait grandement la récupération d’une discographie, aussi réduite soit-elle.
Un jour, Bonobo me fila un nouveau disque en me faisant une gueule de démineur devant la bombe.
(Note : Avant d’en venir à mes souvenirs brumeux et adolescents, je tiens à vous avertir que le langage utilisé à l’époque diffère quelque peu de la langue française communément pratiquée de nos jours, mais cette archive n’en aura que plus de force avec les tics et usages de cette période.)
Bonobo : Putain, j’ai acheté le dernier skeud d’Iron Maiden, bonjour la merde, tiens je te le file si tu veux.
Vincent Ouslati : Trop que je veux ! Il est pas bon, celui-là ?
B. : Pire que tout, c’est de la daube, Blaze Bayley de mon cul ! Harris a rien chié là-dessus. Trop déçu, putain !
V.O. : Sérieux ?
B. : Ouais, j’ai halluciné, tu vois genre les chansons longues bien pourries, y’en a une, The angel and the gambler de mon derche qui suinte trop quoi, la merde quoi, avec des claviers trop nazes.
V.O. : Dégouté, mec. Tu m’avais filé quoi la dernière fois déjà, No prayer for the dying, non ?
B. : Ouais, pas terrible non plus, mais y avait Bruce, pas l’autre couille de Blaze, ça sauvait le truc, tu vois. Là, putain, c’est mort. Ils sont morts !
V.O. : J’avais pas mal aimé The X factor pourtant, Sign of the cross, ça déchirait... Après, c’était long, c’est clair.
B. : Ouais, c’était limite sauf le chant, mais je peux pas l’encadrer l’autre bite, et il massacre tous les classiques en concert, il parait. Jamais entendu (sic...), mais parait que c’est bien affreux comme il faut. Faut qu’il se tire ce mec, putain !
V.O. : J’sais pas, bon passe-le moi, ton truc, je vais me l’écouter, je te dirai.
B. : OK man, on se voit demain... Hé, y a quoi à faire en physique, j’ai rien capté."
Le lendemain, on s’attendait devant la porte du bahut, sous l’oeil du grand con qui nous servait de pion, un fan de trompette qui nous faisait supporter ses gammes lors des absences de profs, "la misère sa mère" comme on disait de notre temps.
B. : "Alors, t’as écouté ? Merdique, nan ?
V.O. (Et là j’ai eu comme un déclic, et j’ai osé dire...) : - ... Ben, j’sais pas.
B. : Comment, tu sais pas ? Attends mais t’as pas écouté, c’est pas possible.
V.O. : Si, si... J’ai écouté et c’est pas si mal, j’veux dire, ya des trucs biens, en fait.
B. : Qu... Quoi mais t’as fumé, et leur trip sur le foot et tout, mais mec, c’est la pire daube qu’ils aient jamais pondu, tu sniffes ou quoi ? Sérieux, mais tu te fous de ma gueule en vrai ?
V.O. : Je sais, c’est mauvais, carrément... Mais finalement j’accroche pas mal à certains trucs, genre Lightning strikes twice, Don’t look to the eyes of a stranger, y a quelque chose de bon là-dedans.
B. : ’Tain, le seul truc sauvable, c’est The clansman, mec, le reste c’est pas possible, j’te jure.
V.O. : Bah en fait, je la trouve trop conne The clansman, c’est épique et tout, mais ya eu mieux pour tripper, et puis le chant...
B. : Clair sur le chant, mais c’est un bon morceau, je te dis que Bruce, il pourrait le gérer grave, d’ailleurs il est fait pour lui ce morceau...
V.O. : Ouais, peut-être, faut voir (et de fait allez voir sur le Rock in Rio, The clansman tue... mais avec Dickinson et 150.000 Brésiliens, sinon ça le fait pas), mais là, c’est pas top franchement.
Bon, sur Futureal et Angel and the gambler, t’avais raison, c’est tellement mauvais que ça passe pas, ça pue grave.
B. : Et presque dix minutes de cette merde, le trip hyper pourri !
V.O. : Mais vraiment sans déconner, j’accroche vraiment je crois, c’est coincé du cul entre des trucs un peu mélo qui sont pas mals et des conneries dans le genre du début, mais sérieux, écoute bien The educated fool avec l’intro spéciale genre "On tente du sympho mais on a des couilles"... J’sais pas, moi, ça me touche...
B. : Moi, ça me touche que tu vires tarlouze et que tu vas te faire culbuter par les crabes (?), ce disque est une merde, point barre.
V.O. : Mmmh...
B. : Carrément pas, mec, et Blaze... C’est trop mou, ’tain !
V.O. : Non, Blaze chante pas toujours top, pas mieux qu’avant, mais bon le gars est pas aidé par des compos aussi pourraves... Tu vois, When two world collides, c’est pas trop nul en fait, j’aime bien ces démarrages très sombres, acoustiques, avec Blaze qui montre un peu d’émotion, il a quelque chose ce gars...
B. : Ouais, je dis pas, mais bordel, t’as vu la longueur des morceaux, genre ils font un album avec huit morceaux comme avant quoi, mais c’est tous du genre six minutes, trop long quoi, surtout vu comment ça craint...
V.O. : En fait, c’est carrément long et ça nuance pas beaucoup, mais en même temps tu les retiens, les compos sont un peu pauvres mais pas si à chier. Don’t look to the eyes of a stranger aussi a une très belle partie à la gratte, tu jertes les deux morceaux au début qui ressemblent à rien, la suite est pas si mal.
B. : J’sais pas, moi je peux pas blairer Como estais... de mes couilles, c’est pas du Maiden.
V.O. : Moi j’adore, c’est bien triste aussi mais ça touche, je trouve, et Blaze joue bien au dépressif là-dessus ! Mais t’as raison, c’est pas du Maiden, c’est tout sauf du Maiden en fait."
On n’aura jamais été d’accord sur Virtual XI... Franchement pas un bon album, certes, plombé par deux vraies merdes (je ne reviens pas sur lesquelles), mais j’en garde un bout de positif pour Blaze Bayley qui se démerde avec ce qu’il peut, pour une ambiance particulière dégagée par la majorité des titres, un coté aigre-doux qui intrigue. Et puis surtout pour ce Como estais amigos en toute fin, espèce de chanson pour kleenex pas maidenienne pour un sou et justement si incongrue qu’elle en sort grandie en comparaison au reste.
Ce disque démontre simplement à quel point les figures de proue du heavy-metal et du rock ont souffert dans cette décennie 90, dominée par d’autres plus en phase avec l’époque. De fait, il y eut dans ce créneau temporel bien pire qu’Iron Maiden et son four estampillé onze, au bout du compte plus touchant que navrant...
[1] Et non, il ne s’agit pas de Yû.
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